Arrêt de travail #17- Le père




Idéalement, une famille se conçoit à deux parents (un maman, une papa, deux mamans ou deux papas et ce que les gens voudront puisque l’amour et le désir sont souverains). Mais parfois, ou bien souvent, peut-être trop souvent, la vie fait que la femme se retrouve seule avec l’enfant sans l’avoir choisi. 

Pourquoi ? 

Je ne saurai vous dire en général. Je ne peux vous dire que dans mon cas précis.

Le père, dans ma famille, a souvent été absent, et cela depuis plusieurs générations.
Aussi loin que je m’en souvienne ou de ce qu’on m’en a dit, mon grand-père du côté de mon père a été fusillé, de l’autre, du côté de ma mère, son père, n’a jamais été fidèle, était très peu présent, et surtout, violent. Qui a survenu aux besoins de la famille de ces deux côtés-là ? La mère, bien évidemment.

Dans mon cas précis, c’est la même chose, mon père, très absent, infidèle, n’a jamais payé le loyer, ni la nourriture, ni les vêtements. J’ai reçu quelques robes mais jamais de la bonne taille, il ne savait pas quel âge j’avais. Se rappelle-t-il de quand je suis née ? Peut-être, mais alors je crois pouvoir dire, vaguement.

Ceci n’est pas un réquisitoire contre les pères ni contre mon père en particulier. C’est un témoignage, un constat, une bouteille à la mer, aussi, pour que ça ne se reproduise pas.

Lorsque certaines personnes me demandent si mon père ne me manque pas, je n’ai qu’une réponse : Non.

Et pourquoi ?

Encore faut-il avoir aimé quelqu'un pour qu’il vous manque. L’amour irrationnel existe, je l’entends bien, mais parfois, et dans ce cas précis, il peut être tout à fait rationnel ou du moins sain.

Mon père :

Un homme absent qui, lorsqu’il était dans les parages, draguait la moitié de la ville. C’est vrai (chapeau !), même la coiffeuse y passait.
Qui, lorsqu’il revenait de voyage, achetait une maison en ruine et brûlée (impressionnant) pour la retaper et la revendre après (tout aussi impressionnant). Bien entendu, ni ma mère ni moi ne voyions jamais la couleur de l’argent. Rien dans le frigidaire, dans la garde robe, ou dans la caisse de l’école pour payer la cantine.
Qui aimait les hôtels et croisa un jour ma mère affairée tandis qu’il embrassait une dernière fois sa conquête de la nuit devant l’entrée (surprise !)
Un homme violent, très vite en colère qui n’hésitait pas à briser la vaisselle sur les murs (pour ça je rappelle, il faut la lancer et donc souvent il lui arrivait de viser quelqu’un, et inutile de faire traîner le suspense, de viser ma mère).
Un homme jaloux après le regard d’un homme posé sur la belle chevelure de ma mère (noir de jais, brillants, longs, magnifiques, merci la génétique, j’en ai hérité)  la prenait donc par les cheveux pour lui arracher une touffe et la faire saigner du nez. Aussi, une conduite assez soutenue contre des ronds-points, des trottoirs ou même des portes de parking. Il maîtrisait la voiture, sans aucun doute, ce qu’il ne maîtrisait pas c’est la hantise, l’extrême traumatisme qu’il provoquait chez nous.

Et donc à huit ans, marre de sa violence, et ne l’aimant pas, j’ai amené ma mère au commissariat pour que cela cesse. Non sans avoir failli être kidnappée deux ans plus tôt à l’école primaire. Mais, je l'avais vu venir et je m'étais réfugiée chez la directrice.
Le commissaire me demanda alors : « Tu ne veux plus voir ton père ? Mais tu sais ton père t’aime. Je sais ce que c’est que d’être père, j’ai deux filles comme toi, ça le rendrait triste de ne pas te voir, tu ne penses pas ? »
Ce à quoi je répondais, comme un automate : « je ne l’aime pas, je ne veux plus le voir ».
Au final, après tant d’acharnement de ma part, et quelques vérifications (c’était son boulot de flic) de son côté, je fus libérée, et ma mère aussi.

Libérée d’un homme que je n’avais jamais aimé dont je ne renie pas l’existence (il a existé, c’est bien, ainsi j’existe) mais pour qui je ne ressens rien. La vie est trop courte, je le pensais à mes huit ans et je le pense encore, pour côtoyer des gens que l’on n’aime pas, dont on a que très peu d’estime.

J’ai choisi comment grandir, bien entourée, et je peux dire que par la suite je fus plus heureuse.


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