Arrêt de travail #18- Anorexie mentale




Encore une, j’entends, qui s’est arrêtée de vivre. Trente-trois ans, apparemment, femme brillante et remarquable, très jolie, récemment larguée. Elle s’est mis à courir, elle enchaîne les « retraites », les jeûnes. Elle a perdu vingt kilos. Toujours active, elle vient d’être embauchée dans une ville italienne.

Certains le savent déjà, mais peu, puisque je n’en ai pas fait la publicité. J’en suis sortie et je n’y ai plus jamais repensé sauf depuis cette conversation et depuis ce mal-être, là où j’étais, dans ce coin de l’Est.  

A onze ans, il y a tout juste vingt ans, je suis tombée dans l’anorexie mentale.

Comment tout cela a commencé ?

Un martèlement dont je n’étais pas indifférente d’une presse, d’un canon de beauté très divulgué (années 90 n’oublions pas, David Hamilton aussi) où il n’y avait pas de place pour la femme pulpeuse mais plutôt la femme-enfant, bien douce, bien docile, aussi. Des remarques, de certains, puisque mes hanches s’élargissaient, mon corps exultait de puissance et je prenais davantage de place. Surtout, un déménagement, loin, dans une petite ville bien catholique d’Espagne. Un contexte assez désagréable, hypocrite surtout, et malveillant. Mal-aimée, j’ai commencé à garder ce mal-être à l’intérieur, et pour le faire taire, j’ai refusé de vivre. Alors il fallait faire ça subtilement, bien sûr, ce n’était pas un suicide spectaculaire et irréversible. Un suicide à petit feu, comme ça, l’air de rien, je m’effaçais toujours un peu plus jusqu’à la disparition. Déjà, je parlais moins vite, moins fort, déjà je prenais moins de place, déjà on ne me voyait plus. J’ai arrêté les desserts, puis la viande, puis les féculents, pour ne manger au final que salades, carottes et pommes. Je perdais mes cheveux, je ne cicatrisais jamais, mon corps était bleu, et je perdis mes ongles. A trois kilos de l’arrêt cardiaque, je fus internée à l’hôpital des enfants. La plus jeune anorexique des services. Rien que ça valait une récompense. Une jeune fille de dix-sept ans est morte d’un arrêt cardiaque dix jours après mon entrée. Je n’avais pas repris un gramme, mais je me dis à ce moment-là, quand je sus la nouvelle, qu’il fallait que je m’en aille, que je mange des pâtes bolognaises et un steak (c’est en effet ce que je mangeai en rentrant chez ma mère) et que surtout, je ne remette plus les pieds ici. Je n’étais pas surprise de la mort de cette jeune fille, je l’avais croisée quelques jours auparavant, son regard était déjà mort. J’avais eu peur. Perdre la foi si jeune, et mourir, mourir pour toujours, m’avait rendu totalement nerveuse. J’avais déjà commencé à réfléchir à comment m'en sortir, à voir le jour oui, et à voir les autres. J’avais envie de vivre puisque je voulais devenir poétesse (et on ne le devient pas du jour au lendemain), écrivaine, journaliste, je voulais faire le tour du monde, je ne pouvais pas, déjà, passer de l’autre côté. Alors j’ai fugué en laissant une note sur mes affaires emballées. Je suis rentrée chez ma mère, j’ai négocié (ne pas retourner à l’hôpital pour l’amour de la vie), et j’ai recommencé à manger.

L’anorexie est une dépression donc ce n’est pas linéaire. Après cette année là, j’ai fait une rechute et puis j’ai remonté la pente (sans hôpital) mais avec le suivi hebdomadaire d’un docteur (et sans médicament aucun bien évidemment).
A ma dernière séance, je me rappelle que le docteur s’ennuyait à mourir, je ne parlais que des choses de mon âge, les amours de collégienne, les ragots de cours de récré. S’il avait pu il n’aurait pas fini la séance, mais il tenait à honorer cette heure pour me dire enfin « ce n’est plus la peine de revenir ». J’étais un peu vexée mais j’y étais parvenue. J’avais retrouvée cette joie, ce débordement d’énergie, et elle ne me complexait plus. Je pouvais tout faire, je ferai tout.  

Je n’y ai plus jamais repensé sauf parfois quand une histoire d’amour commence et qu’on se raconte nos vies, dans cette intimité, ou même avec mes amis proches, il m’est arrivé d’en parler. Je souhaitais le garder intime, une erreur que j’avais faite auparavant, et qui ne devait pas être reliée à celle que je suis devenue. Mais, il faut remettre les choses dans leur contexte, et les écrits de Mona Chollet sont pour cela très éclairant, il est toujours demandé à la femme une perfection, au moins physique. Et cela doit cesser.
Au-delà de la question des femmes, il est question aussi de l’autre et de sa différence.
Et au-delà encore, amour bordel, amour !


"La trahison des images" de René Magritte 1928-29

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