Arrêt de travail #5 - Peindre la nuit



« Il faut défendre le bien commun pour ceux qui n’en ont pas. »

C'était au vernissage de « Peindre la nuit » à Pompidou-Metz, exposition, il faut le dire, magnifique. 

Mais, tout aussi magnifique est, pour moi, ce petit discours parmi tant d’autres, qui pour une fois, me paraît sincère. Je suis allée le rencontrer cet homme, sous-préfet de l’arrondissement de Metz, pour le remercier. Il n’avait pas lu de citations, pas de poèmes (parfois un poème était tombé à pic), il voulait simplement rappeler l’importance de lieux publics comme celui-ci, de l’art, rappeler, bien sûr, comment faire autrement puisque c’est sa fonction, le rôle de l’État, dans tout cela.
Ça résonne en moi « ce bien commun pour ceux qui n’en ont pas ». Ça résonne chez d’autres bien entendu.
A tous ceux qui n’hériterons rien, aucun patrimoine, aucun bien, l’État va-t-il leur laisser quelques lieux publics pour se divertir, s’éduquer, se soigner, se reposer ?  L’État va-t-il tenir sa promesse républicaine ?
Allons-nous vers une cohésion, un « vivre ensemble », un partage du bien commun, ou est-ce la chute libre d’un « chacun pour soi » ?
J’ai le doute, vous comprenez, j’ai le doute.


Nuit des nuits sans amour

(...)

Jamais l'aube à grands cris bleuissant les lavoirs,
L'aube, savon trempé dans l'eau des fleuves noirs,
L'aube ne moussera sur cette nuit livide
Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides.
C'est la nuit sans frontière et fille des sapins
Qui fait grincer au port la chaîne des grappins
Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve
Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve
Nuit de chemin perdu parmi les escaliers
Et de pieds retombant trop lourds sur les paliers
Nuit de luxure nuit de chute dans l'abîme
Nuit de chaînes sonnant dans la salle du crime
Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits
Nuit de réveil quand les dormeurs sont affaiblis.
Sentant rouler du sang sur leur maigre poitrine
Et monter à leurs dents la bave de l'angine
Ils caressent dans l'ombre un vampire velu
Et ne distinguent pas si le monstre goulu
N'est pas leur cœur battant sous leurs côtes souillées.
Nuit d'échos indistincts et de braises mouillées
Nuit d'incendies étincelant sur les miroirs
Nuit d'aveugle cherchant des sous dans les tiroirs
Nuit des nuits sans amour, où les draps se dérobent,
Où sur les boulevards sifflent les policiers
Ô nuit ! cruelle nuit où frissonnent des robes
Où chuchotent des voix au chevet des malades,
Nuit close pour jamais par des verrous d'acier
Nuit ô nuit solitaire et sans astre et sans rade ! 

(...) 

Tais-toi, pose la plume et ferme les oreilles
Aux pas lents et pesants qui montent l'escalier.
La nuit déjà pâlit mais cette aube est pareille
A des papillons morts au pied des chandeliers.

Une tempête de fantômes sacrifie
Tes yeux qui les défient aux larmes du désir.
Quand au ciel, plus fané qu'une photographie
Usée par les regards, il n'est qu'un long loisir.

Appelle la sirène et l'étoile à grands cris
Si tu ne peux dormir bouche close et mains jointes
Ainsi qu'un chevalier de pierre qui sourit
A voir le ciel sans dieux et les enfers sans plainte.

O Révolte !

Robert Desnos

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