En résidence d'écriture à Scy-Chazelles (Billet N°1)

Je suis en résidence à Scy-Chazelles jusqu'au 28 octobre.
Un blog de résidence est mis à disposition à l'écrivain pour y écrire quelques billets, le plus fréquemment possible.
Voici le premier billet !






Scy-Chazelles, dimanche 29 septembre 2018


Mon corps était plus chaud que l’air à l’arrivée. J’avais quitté Bordeaux avec ses 30°c au soleil, puis Paris plus fraîche, mais survoltée, ce qui, indéniablement, réchauffe.
Quand je suis arrivée à 10H du matin à la gare de Metz, c’était l’automne, dans toute sa splendeur, et sa fraîcheur. J’ai très vite senti que mon corps, poussé à bout ces dernières semaines, frénétique et heureux (était-ce la chaleur ? les rencontres ? une fin d’été imminente sachant que je partais pour le Nord-Est ?), allait basculer.

Je suis alitée depuis deux jours déjà.

Je n’arrive pas seule à Scy-Chazelles. J’ai la tête encombrée d’images de violences (Hapsatou Sy Vs Eric Zemmour), le billet plein d’émotion de François Morel « Pablo Picasso, Fernando Arrabal, Amedeo Modigliano, Tahar Ben Jelloun (…) Riad Sattouf, Barbet Schroeder, Haspatou Sy. Vive la France ! Vive la France » que je me suis passée en boucle, les chroniques de Guillaume Meurice plus pertinentes que jamais, le nouveau livre de Mona Chollet « Sorcières. La puissance invaincue des femmes » prêté par un cher ami et quelques réminiscences d’une nuit bordelaise extraordinaire.

Je n’arrive donc pas seule en résidence. Je suis, à ce jour, pleine d’espoir. Ce jeudi avec une classe de CE2 nous traiterons de « ce que j’aime chez l’autre », vendredi, avec les étudiants en deuxième année de lettres modernes il s’agira de l’avenir de l’Europe. Rien que ça.
Je ne vais pas me plaindre, j’ai choisi les thématiques. Mais je ne sais pas comment ils vont réagir, enfants et jeunes adultes. Et je suis dans une impatience assez terrible. Comme toujours, diraient ceux qui me connaissent. (Mais ne savent-ils pas que je peux être aussi terriblement patiente ?!)

Toujours est-il que la thématique de « l’Europe » m’est venue à l’esprit plusieurs fois. Lorsque j’allais en Espagne petite, j’y allais en tant qu’européenne (Espace Schengen bonjour !), lorsque je suis partie étudier un an à Singapour, je n’étais plus française, non, surtout européenne et je dirais-même, européenne continentale (plus proche d’un allemand que d’un britannique étrangement). Je me souviendrai toujours de ce cours à la National University of Singapore, « Continental European Philosophy ». Nous y avions étudié l’existentialisme, nous y avions lu « L’être et le néant » avec des camarades de toute l’Asie du Sud-Est, des américains, et quelques français seulement (je ne suis même plus sûre que nous étions deux français dans ce cours). Et donc cette terrible question qui me taraudait en quittant l’Asie, où commence l’Europe et où s’arrête-t-elle ? (Et ce complexe, aussi, de n’avoir su répondre à toutes les questions de mes camarades qui s’imaginaient que je connaissais l’Europe comme ma poche, étant française).
En rentrant d’Asie (je quittais la Birmanie), je suis partie rejoindre un ami à Bruxelles, puis une amie à Rotterdam et une autre enfin à Amsterdam où j’ai pris mon Pass Interrail. Eté 2010, vingt-trois ans, libre comme l’air, célibataire. J’allais parcourir ce que je pouvais de l’Europe jusqu’à Istanbul. Je séjournais chez des amis, des connaissances, des connaissances d’amis, et puis quand il n’y avait plus de lien, l’auberge de jeunesse et ses lits superposés à dix ou quinze euros la nuit. Je connaissais l’Allemagne, un peu, j’y avais séjourné plus jeune (Munich, voyage scolaire ; puis Berlin en tant qu’étudiante). Je ne connaissais pas Prague ni Vienne ni Budapest (Buda, et Pest de l’autre côté du Danube) et cette avenue Andrássy assez intimidante qui passe par l’Opéra (en 2009 la Gay Pride avait été attaquée par des néo nazis, cette année donc tout était barricadé, les magasins fermés etc.) Le train de Budapest à Bucarest était assez étrange, comme l’impression que quelques hommes se levaient intempestivement rejoindre une jeune femme dans un wagon du fond laquelle devait avoir mon âge. La première roumaine, une femme que j’ai rencontrée à Bucarest me dit « Je suis roumaine orthodoxe, je ne suis pas une rom, je ne suis pas une voleuse ». Puis elle me fit visiter sa ville.
C’était peu comparé à ce que j’avais entendu dans le train, cet homme qui me disait « on leur prend leur passeport et on les met dans un même endroit, tu vois ? Ils ne bougeraient pas, ils ne feraient pas de mal, ils seraient bien. »
La langue, si latine, me fit un bien fou (après le hongrois, l’impression de tout comprendre enfin !). Je rencontrai, dans un café, des étudiants en sciences politiques (comme moi !) et je m’étonnai de nos connaissances si similaires (même programme d’histoire ?!). Et puis Varna, et le bus pour Istanbul où un ami m’attendait de pied ferme, son prénom si joli que je ne l’oublierai jamais « Yağiz » (qu’on prononce « ièje ») et qui m’a toujours donné l’impression d’embrasser un nuage quand je le prononce.
A ce moment-là, et dans ce contexte-là qui était le mien (l’âge, les rencontres, ma perception du lieu), la Turquie m’apparût comme appartenant au « Moyen-Orient ». Je ne me sentais ni en Asie, ni en Europe, mais dans quelque chose d’autre, aussi riche et incroyable.

C’est quoi l’Europe ? C’est ce qu’on voudra en faire, surtout.



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