En résidence d'écriture à Scy-Chazelles (Billet N°3)

Je suis en résidence à Scy-Chazelles jusqu'au 28 octobre.
Un blog de résidence est mis à disposition à l'écrivain pour y écrire quelques billets, le plus fréquemment possible.
Voici mon troisième billet.




Scy-Chazelles, mardi 2 octobre 2018


Maintenant que cet avion passe au-dessus de ma tête pendant l’énième sieste de la journée, je me souviens de mon rêve de cette nuit.

(La fièvre a ravagé mon corps qui se repose enfin sauvagement. Ce n’est autre que l’hibernation d’un corps du Sud dans un village du Nord).

Sur la plaine d’une falaise (j’écris « falaise » mais pense « acantilado »), je suis immobile avec ma mère et mon oncle, il me semble que son chien, un colley, est là également. Des avions militaires passant d'abord les uns après les autres puis, à trente, forment un « V » dentelé dans le ciel. Le bruit des moteurs est assourdissant certes, mais je lève les yeux cette fois, sans peur aucune (je n’ai pas du tout réagi comme ça quand un avion de chasse s’est mis à l’envers à à peine 20 mètres du sol à la plage de Croix-de-Seguey en Normandie ce printemps pour, je le crois, crâner devant une jeune femme).

Qu’annoncent ces avions militaires ?
Dans mon rêve je sais, mais cette raison-là, je ne la connais plus au réveil, je sais seulement que je n’ai pas eu peur, que quelque chose basculait en notre faveur.

Je me suis couchée la veille en regardant un film que je n’ai pas revu depuis mes seize ans : « La lengua de las mariposas ». Je me souvenais de la fin, bien évidemment, et j’étais certaine, puisque je la connaissais, que je ne serai pas aussi émue que la première fois que je vis le film dans une salle de cours au Lycée Magendie (Bordeaux) avec une de mes professeure préférée de tous les temps (de littérature espagnole, il va de soi) Lola. Faux et refaux, je pleurai comme une madeleine avec quelques spasmes pour accompagner le chagrin.
Je pleurais de ce que je comprenais encore un peu plus. C’est comme ça, n’est-ce pas ? En vieillissant, on comprend un peu plus (Certains de mes amis vont me foutre des tartes en lisant le mot « âge », « vieillir » et ce que je n’ai pas encore écrit, mais que je vais écrire bientôt, le mot « génération ».) 

Pourquoi j’ai voulu revoir ce film quinze ans après ?
Parce que je suis en train de plonger, psychiquement, et physiquement, dans l’enfance de ma mère. (Je retravaille un scénario de bande dessinée.)
Années 1960. Franco est encore au pouvoir. Il est arrivé en 1939. Suite à son coup d’état en 1936, la Seconde République essaie de se défendre comme elle peut. Les forces sont inégales. D’un côté, Mussolini et Hitler aident les franquistes. De l’autre quelques broutilles de l’URSS, une brigade internationale symbolique mais pas suffisante, et un pays frontalier, le notre, totalement irresponsable (bonjour l’aquarius !). Il s’ensuit que la Guerre d’Espagne dure trois ans et qu’une dictature se mettra en place pour près de quarante ans.

Quelle ambiance à cette époque ? Je ne vois que celle de « Cría Cuervos ». Et tous ceux qui gardent la chanson « ¿ Por qué te vas ? » en tête, peuvent, s’ils le souhaitent, se mettre à chanter en lisant ce texte.

J’ai vécu en Espagne à mes onze ans (fin des années 90), et j’imagine que beaucoup de choses ont changé depuis les années 60 mais, dans la ville où j’habitais, l’Eglise et les bonnes sœurs étaient très présentes. J’étais la seule non baptisée, et donc la seule à n’avoir pas fait sa communion (ne parlons même pas de la confirmation). Ce qui impliquait que j’étais entourée d’un certain « mysticisme » comme le dit légèrement le père du protagoniste dans le film (à propos de sa femme très croyante « Es muy mística »), ce à quoi le professeur lui répondra «  Y usted, muy republicano » (Et vous, très républicain). J’avais l’impression, lors de la messe, quand on me refusait l’hostie car je n’étais pas baptisée (moi qui ne pensais qu’à goûter ce truc que tout le monde mangeait devant moi), que j’étais indéniablement fille de la République française laïque. Je me sentais toutefois affreusement seule, et le phantasme de porter un jour une belle robe blanche immaculée prouvant de ma pureté ne m’a quitté que quelques années plus tard.

Ma mère n’est pas fille de républicains, elle est petite-fille de républicains, mais, étrangement, fille d’une mère ultra catholique franquiste, puis de droite quand l’Espagne est devenue « démocratique », et d’un père phalangiste anticlérical.
Alors des aberrations, elle en a entendues. Et elle me les a racontées.

Comment oublier cette scène où le protagoniste (qui a huit ans ?) dit à sa mère, la fervente catholique, les pommes de terres ne sont arrivées en Espagne que depuis que Cristóbal Colón est revenu d’Amérique. « Mais que mangeait-on alors ? » demande-t-elle consternée. Il dira la même chose du maïs, ce qui étonnera tout autant sa mère.

Cet obscurantisme qu’une dictature peut mener à son paroxysme est ce qui m’a le plus frappé quand ma mère raconte son enfance. Je ne dis pas que nous aussi, nous sommes parfois à la frontière de la connerie. Quand je demande à un ami neuroscientifique « t’en penses quoi de cette découverte des neurones dans les intestins ? » « C’est une mode, ça passera. »
Le docteur d’hier, me disait également « la plus grande connerie du siècle c’est ces putains de cranberries. C’est les lobbies et rien d’autre ». Oui, à quinze euros la boîte de vingt comprimés de poudre de cranberries américaines poussées au roundup, ça doit être pas mal pour guérir des cystites, en effet.  

Toujours est-il qu’une scène merveilleuse a lieu dans ce film à trente minutes de la fin, et qui je crois, donne l’envie aujourd’hui à quiconque de se surpasser dans son domaine :

« De algo estoy seguro, si conseguimos que una generación, una sola generación, crezca libre en España, ya nadie les podrá arrancar nunca la libertad.”

("Je suis certain que si nous parvenons à qu’une génération, une seule, grandisse libre en Espagne, personne ne pourra plus leur enlever la liberté").

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