En résidence d'écriture à Scy-Chazelles (Billet N°10)



De dos. Il écrivait quelque chose adossé à la barrière. Une coupelle sur le sol et un gros sac-à-dos. Avec application et une infinie concentration au point qu’il ne m’a pas vu le regarder, il a couché un « M » sur l’écriteau. Mais pas un M basique, un M travaillé, avec des petites arabesques, doublé, joli. Et puis il a poursuivi, « Merci », et encore, « pour tout ». Au-dessus, il a fait un S immense, un V puis un P.
       S.V.P
       Merci pour tout.
Tout à droite, il s’est mis à dessiner un ying et yang. 


Le soir, quand je suis rentrée dans l’exposition j’ai vu cette œuvre, et j’ai pensé à lui.
Où dort-il ce soir ? A-t-il mangé ? (Et je ne peux m’empêcher de penser 吃饭了吗 ?)
Que fait-il ce soir ? A quoi pense-t-il ?

« Il faut que tu te blindes »

J’ai entendu cette phrase une dizaine de fois cette semaine. « Que tu te blindes », que les choses, extérieures, ne t’atteignent pas. Mais si les attaques m’atteignent et la malveillance comme la mesquinerie, ne savent-il pas que la beauté m’atteint tout autant ? Beauté, ça paraît pompeux, et flou. Elle n’est sûrement pas là où ceux qui prononcent cette phrase à longueur de journée, la voit. Peut-être chez certains, ceux qui me le disent en toute amitié, et d’autres, qu’entendent-ils par là ?

Je ne peux m’empêcher de penser à Antonio Gramsci et son « Pourquoi je hais l’indifférence » (Odio gli indifferenti, je hais les indifférents, en italien).

Comment ne pas être atteint, traversé, écœuré, dégoûté, physiquement malade, blessé, outré, révolté par des remarques intolérantes, violemment haineuses ?
Comment regarder de l’autre côté (tendre la joue de l’autre côté ?) alors qu’une laideur se propage ? Comment ne pas vivre affecté ?

Qui sont-ils ces gens qui vivent blindés ? D’où viennent-ils et que font-ils ? A quoi ressemble leur quotidien ? Quel degré d’interactions ? Et la nuit, quels rêves ? Pour nous, quel futur ?

Comment ne pas sauter de joie suite à un mot doux, à un regard, suite à voir dans l’autre, dans ses yeux, qu’il m’a comprise, et qu’il m’a accueillie exactement comme je suis ?

L’un sans l’autre ce n’est pas possible.

Et c’est pourquoi je ne me conformerai pas.


Merci pour tout
Merci ta lettre
Merci ta tête qui se retourne
Puisque je tombe,
Merci ta pièce quand j’ai faim
Et ta bonne humeur
Quand je vais bien
Merci de voir,
De bien me voir,
Car je désire,
Et désir vivre.
NM.



Légende :
吃饭了吗 ? Ancienne expression en mandarin qui veut dire littéralement "As-tu mangé?"et signifiait "ça va ?"
Capture d'écran du film "Va, vis et deviens" de Radu Mihaileanu.
Photographie d'une œuvre dans l'exposition "Peindre la nuit" au Musée Pompidou-Metz. 





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