Fever #3- Trois jours et trois nuits en HP



Cet article fait suite à celui-ci : Anorexie (mentale)
Il interrompt une série de poèmes, dont le dernier "Tous ces souvenirs" peut se lire ICI.

Comment je suis arrivée là ? Sûrement ce psychologue qui écrivait tout ce que je disais.
Pervers, psychopathe, cet homme me faisait peur. J’étais sa bête de foire, cette folle à lier où chaque mot dit révélait mon identité et ce démon sûrement qui me possédait.
Comment j’arrivais à cet HP donc, à mes onze ans, je ne sais pas.

On me mit dans une chambre, seule. On m’attacha au lit, on me drogua. Je n’arrivais plus à penser. Je crois me souvenir que soulever mes paupières me demandait une concentration intense, je cherchais en moi une énergie préservée quelque part dans mes souterrains qui pourrait m’aider à ouvrir les yeux et voir par la fenêtre. 

Pour me restaurer, j’étais autorisée à sortir de ma chambre, j’empruntais alors le couloir où de temps en temps, un jeune adulte tentait de se pendre avec le câble du combiné téléphonique. Il criait toujours de toutes ses forces. Droguée au plus haut point, je marchais comme un zombie, sans pouvoir physiquement réagir mais subissant jusqu’à mon inconscient toute la violence de la scène. Je me souviens de cette douleur profonde qui ne s’arrêtait que lorsque j’étais sûre qu’il était mis hors de danger. Pourtant je n’avais pas pu bouger d’un centimètre. Je ne m’appartenais plus. 

Au réfectoire, une jeune adulte me montrait ses cicatrices sur les poignets. « Quand je vais mal, je me coupe les veines » me martelait-elle. Elle le refaisait de temps à autre. Il fallait être toujours vigilant. 

Il m’était impossible dans ce contexte d’avaler quoi que ce soit. Moi qui ne parlais déjà plus trop avait adopté le silence comme fonctionnement.
Alors ils m’attachaient encore, et me faisait avaler quelques cachets, "pour mon bien et celui de la communauté". 

Ma mère vint tous les jours. Je n’arrivais pas à parler puisque j’étais (et comment le dire autrement ?) droguée. Le troisième jour, la dose avait été moins forte (ou le corps s’était-il habitué ?), je parvins à dire une phrase entière, à dire ceci « Sors-moi de là maman s'il te plaît ou je vais crever ». 

Ce même jour, en pleine nuit, alors que je n’avais toujours pas avalé une bouchée de pain, on me mit dans un brancard et on m’amena d’urgence en ambulance à l’hôpital des enfants. Une erreur médicale. Ils s’étaient trompés. Les anorexiques ça ne se soigne pas ici. Et puis tu es une enfant. Une erreur quoi. 

Arrivée dans le service, l’atmosphère n’était plus du tout la même. Toutes ces angoisses de voir quelqu’un se tuer à côté de moi, parties. Tous ces cris et ces cicatrices, de mauvais souvenirs. J’avais la télévision, on me mit Tarzan, et je m’endormis enfin de mon plein gré, sans cachet. Une enfant de mon âge partageait ma chambre, elle avait la tuberculose. 

Je pouvais marcher dans les couloirs autant que je voulais, j’avais retrouvé mon corps, et je savais que je ne le perdrai plus.

Capture d'une scène du film "Vol au-dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman.

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