Sciences Po, le phantasme

J’en avais rêvé. Je ne voyais que cette issue pour moi.
J’avais de bonnes notes en lettres, mon ami Guillaume me disait « tu es la sixième dans l’amphi », sachant que j’avais fait le premier semestre entre les sciences et les lettres, entre Bordeaux I et Paris IV, oui c’était pas mal, en effet.
Mais voilà, une professeure me dit de passer Sciences PO car si tu continues « Lettres modernes », tu finiras prof, et il vaut mieux avoir le choix dans la vie. Alors, j’allais me donner le choix. Je n’eus pas Sciences PO Paris, mais j’eus l’IEP de Toulouse (que je refusais, hélas je m’en veux encore), et celui de Grenoble.
Pourquoi Grenoble alors que je trouvais la ville effroyable ?
Pour « mon avenir » ! Un « master direction des projets culturels » ou bien encore un master « Amérique Latine », parce que « l’IEP de Grenoble est plus prestigieux que celui de Toulouse ». Bref, pour des conneries, je partis souffrir dans la cuvette alpine.
Le premier discours, déjà, aurait dû m’alerter.

« Vous ! Oui ! Vous ! Vous êtes peut-être assise à côté de votre futur mari ». Le directeur de l’époque s’adressait à moi, j’étais à côté d’un beau jeune-homme, et en effet, nous flirtions. Je n’ai aucun doute là-dessus, je ne me marierai jamais avec cet homme qui s’avéra toutefois être la compagnie de quelques soirs.

L’entre-soi. M’enfin l’entre-soi avec des « soi » bien disparates. Je n’appartenais pas du tout au monde social du jeune-homme d’à-côté. Il n’y a qu’à voir les stages qu’il dégota grâce à son beau-frère, le poste qu’il eut à la fin de son cursus !
J’eus le chômage pour toute récompense, qu’on se le dise et les contrats précaires.
Mais n’allons pas si vite.

Sciences Po alors, cette institution, cette élite dont tout le monde parlait et dont tout le monde me bassine aujourd’hui.
J’ai toujours regretté mes années en faculté, j’ai regretté des professeurs passionnés, la recherche d’un savoir, un vrai, pas quelque chose à balancer pour « montrer » qu’on sait, je parle de ce travail de fourmis, de rechercher, de tester, de connaître plus sur telle et telle période, de s’immerger, de prendre le temps de comprendre un autre temps.
Douze cours par semestre, oui ça m’arrivait, en comptant les cours magistraux. On faisait de tout un peu, un peu d’histoire de l’Irlande, un peu de l’histoire du sionisme, un peu de l’histoire d’Egypte, un peu d’économie sociale et solidaire, un peu d’économie politique, un peu de droit administratif, un peu de sociologie et beaucoup de rien. Peut-être que déjà j’étais une « extravagante » ou comme le dit une fois le professeur d’anglais « You are a piece of work » que je compris mal, entendant « You are a piece of art » et satisfaite je m’en allai.

Pourquoi je parle de ça aujourd’hui ?

Parce que j’ai toujours voulu le faire. J’ai toujours voulu dire : non ce n’est pas ce que vous croyez, nous étions tous bons élèves, c’est vrai, mais de mon point de vue, ils n’en n’ont rien fait. L’IEP dans lequel j’étais ne me convenait pas. Et je sais de quoi je parle, j’y suis restée longtemps. Les cours n’étaient pas de qualité en grande majorité. Ils étaient, selon mon avis, médiocres (sauf exceptions). On se refilait les cours d’années en années (inchangés pour la grande majorité). Comment ne pas oublier ce professeur d’histoire qui faisait toujours ses blagues au même moment, 5 ans à réciter le même cours sans jamais changer une seule virgule ! (Oui, peut-être pouvons-nous dire qu’il s’agissait d’une belle performance.)

Une tendance à l’uniformisation ou au « formatage » tout court.

Je l’ai vécu comme une pression pour sortir de là « social-démocrate » coûte que coûte.

Deux cents nous étions dans la promotion, alors oui, il y avait de tout (royalistes, droitistes, gauchistes, social démocrates, carriéristes, idéalistes, écologistes…).
La première année, celle de l’intégration, fut pour moi une grande erreur, de beuveries, de fêtes : on voulait, je crois, compenser l’année précédente de préparation au concours, et donc on se lâchait. Comme si on avait oublié pourquoi nous avions voulu intégrer ce cursus, déçus déjà des cours et de la manière dont ça se passait ?
Je rêvais de débats interminables, de cours magistraux où on aurait la parole, j’avais rêvé d’une sorte d’école républicaine de la liberté, mais, je trouvais tout très verrouillé, mine de rien, il fallait se fondre dans le moule.
(Je tire encore mes ressources de mes années de lycées, même de ma première année de lettres modernes).

Il y a une chose toutefois que j’ai adorée, c’est l’année de mobilité. Cette opportunité de nous envoyer dans une autre faculté pour un an a été extrêmement formatrice. Je partis pour la National University of Singapore et je ne regrette rien. Mutualisée ensuite à l’IEP de Lyon (je quittais Sciences Po Grenoble enfin !), je partis six mois pour Pékin, d’abord à la Beijing Language and Culture University ou 北京语言大学 et puis plusieurs mois de stages non rémunérés dans les médias français (cela fera l’objet d’un autre article).

2012, remise des diplômes. On annonce les mariés inter-promo. La nausée me revient, la même que celle du premier jour. Et là j’ai soudainement envie de brûler mon diplôme. De leur dire, hypocrites, hypocrites, hypocrites.
Et puis je rencontre un professeur de TD, il me demande ce que je fais, je réponds « dans les arts », « Ah ! C’est peut-être mieux pour vous, vous n’étiez pas adaptée. » Ce jargon doux et vénéneux qui donne tant envie de lui sauter à la gorge ! Mais oui, cet arriviste avait raison, ma place n’était pas à Sciences Po, ma place était là où j’étais toujours, dans l’écriture, la littérature et la poésie.
Pour moi les grandes écoles sont une imposture.
J’aimerais que tout soit pensé différemment, que les facultés puissent avoir de meilleurs moyens, qu’on offre vraiment des études supérieures de qualité pour tous. Peut-être que certains de mes camarades de l’époque y songeront un jour, peut-être que certains ont le pouvoir d’agir aujourd’hui. Je l’espère et je le souhaite vivement.

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