Une table en bois

Une table en bois contre le mur, tout près de la fenêtre, c’est juste ce qu’il me faut pour compter les pièces avec ma maman. Vingt-huit février, dernier jour du mois, il fait encore froid dehors, et sur un papier ma maman me demande d’additionner 1000 francs et 565 francs avec 1483 francs. Voilà sa paie, les ménages chez les personnes âgées, quelques cours particuliers et quelques traductions. Je compte alors :

1000

+565

+1483

3058 francs.

28 février 1994, 3058 francs ou 466 euros. A peine moins que le RSA.

Je me souviens
de la table en bois,
le matelas sur le sol dans la chambre de ma mère,
notre table en plastique, blanche, au milieu du salon,
deux chaises en plastique autour de la table
et pas un seul canapé
un lit neuf, rien que pour moi,
les draps toujours propres et repassés
une gazinière sentant très fort le gaz, le frigidaire à moitié plein, la machine à laver.
Peut-être aussi, un géranium, sur le rebord de ma fenêtre.
Une bassine en plastique pour prendre le bain.

Entre la chambre de ma mère et la mienne, c’est le froid. Les pieds nus sur le carrelage, je regarde les murs livides jusqu’à retrouver quelques clowns roses affolant mon papier peint. Je voulais Cendrillon, blanche, blonde et belle, mais à la caisse du magasin, ma mère a changé les rouleaux.

3058 francs c’est tout juste pour payer
le loyer HLM
la cantine scolaire
et quelques courses Leader Price.

Mes livres tombent entre les lattes de mon étagère.
Les vêtements neufs m’arrivent par la poste à la fin de l’été
Tandis que ma mère porte encore le même chemisier,
Et le même pantalon.
Elle n’aura qu’un seul ensemble neuf durant toute mon enfance, offert par sa sœur.
Sous les néons de la boutique, ma mère est resplendissante.
Dans ma poche, Barbie s’enthousiasme aussi de cette beauté.

A la boulangerie, ma mère n’est jamais ma mère, « elle est si jeune ». On me demande toujours « tu n’es pas avec ta grande sœur ? »
Lorsque je m’y rends seule, on me demande qui est ma mère puisque je suis « si chinoise ». On ne me demande jamais où est mon père.
Devant la table en bois, ma mère me prend sur ses genoux. J’ai les cheveux courts, très noirs. Je ressemble peut-être bien à mon papa.

Une table en bois contre le mur, c’est encore l’hiver sur le rebord de ma fenêtre.

 

 

une table en bois
Rue Pierre Trébod, Cité du Grand-Parc, Bordeaux, hiver 2018 (Collaboration avec Rouge)
Une table en bois Une table en bois contre le mur, tout près de la fenêtre, c’est juste ce qu’il me faut pour compter les pièces avec ma maman. Vingt-huit février, dernier jour du mois, il fait encore froid dehors, et sur un papier ma maman me demande d’additionner 1000 francs et 565 francs avec 1483 francs. Voilà sa paie, les ménages chez les personnes âgées, quelques cours particuliers et quelques traductions. Je compte alors : 1000 +565 +1483 3058 francs. 28 février 1994, 3058 francs ou 466 euros. A peine moins que le RSA. Je me souviens de la table en bois, le matelas sur le sol dans la chambre de ma mère, notre table en plastique, blanche, au milieu du salon, deux chaises en plastique autour de la table et pas un seul canapé un lit neuf, rien que pour moi, les draps toujours propres et repassés une gazinière sentant très fort le gaz, le frigidaire à moitié plein, la machine à laver. Peut-être aussi, un géranium, sur le rebord de ma fenêtre. Une bassine en plastique pour prendre le bain. Entre la chambre de ma mère et la mienne, c’est le froid. Les pieds nus sur le carrelage, je regarde les murs livides jusqu’à retrouver quelques clowns roses affolant mon papier peint. Je voulais Cendrillon, blanche, blonde et belle, mais à la caisse du magasin, ma mère a changé les rouleaux. 3058 francs c’est tout juste pour payer le loyer HLM la cantine scolaire et quelques courses Leader Price. Mes livres tombent entre les lattes de mon étagère. Les vêtements neufs m’arrivent par la poste à la fin de l’été Tandis que ma mère porte encore le même chemisier, Et le même pantalon. Elle n’aura qu’un seul ensemble neuf durant toute mon enfance, offert par sa sœur. Sous les néons de la boutique, ma mère est resplendissante. Dans ma poche, Barbie s’enthousiasme aussi de cette beauté. A la boulangerie, ma mère n’est jamais ma mère, « elle est si jeune ». On me demande toujours « tu n’es pas avec ta grande sœur ? » Lorsque je m’y rends seule, on me demande qui est ma mère puisque je suis « si chinoise ». On ne me demande jamais où est mon père. Devant la table en bois, ma mère me prend sur ses genoux. J’ai les cheveux courts, très noirs. Je ressemble peut-être bien à mon papa. Une table en bois contre le mur, c’est encore l’hiver sur le rebord de ma fenêtre. Nathalie MAN
Rue Pierre Trébod, Cité du Grand-Parc, Bordeaux, hiver 2018 (Collaboration avec Rouge)

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