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Le Monsieur du Boulevard Saint-Martin
Paris, été 2013

Je l’ai vu.
Vivre, cet homme je l’ai vu vivre.
Sur sa main fraîchement rincée,
Il tenait un peigne en plastique brun.
Il a mis sa main droite sur ses cheveux
Et il a commencé à les peigner soigneusement.
Un côté, puis l’autre.
Il a laissé le peigne sur son tapis,
Et il a caressé ses cheveux.
Il est resté là toute la journée, assis sur le trottoir.
C’est, je le jure, le seul homme vivant
Du boulevard Saint Martin.

Au petit matin
Paris, automne 2013

J’ai confondu le bruit de l’eau coulant sur le béton.
J’ai cru qu’il s’agissait d’une source
Pour laquelle il m’aurait fallu grimper
Chercher courir et tomber
Tomber sur l’herbe mouillée.

Je me suis relevée du trottoir
Les os brisés, le rêve entier.

EXPOSITION
Paris, automne 2013

Tout cela est très beau.
Mais, ce que je préfère de cette exposition,
C’est cet homme qui s’est mis devant moi
Pour mieux regarder le tableau.
Son col de chemise touche mon nez.
Je suis transportée dans la douceur
D’un monde que je ne côtoie pas.
Je sens l’odeur calme d’un linge propre,
Et la chaleur du fer à repasser.
J’aimerais me laisser tomber,
Tout de suite, dans ses draps.
Entrer me cacher dans sa chemise.
Mon nez pour ausculter les lieux.
Mon nez pour reposer mon âme.
Déjà, je t’aime d’odeurs.

 

Des matelas, des couvertures
Paris, automne 2013

Pourquoi l’hiver est-il si long ?
Les draps débordent des portes en verre
Le corps a mal et ne se déplie plus
Un corps en boule inerte hiberne.

J’ai faim
Paris, automne 2013

Cette femme a les cheveux blancs
Et ses jambes sont tatouées
Du cours continu de ses veines bleues.
Je la vois qui s’agrippe aux murs souterrains
Et panique devant ce petit carton.
Un jeune homme est à genou près du quai.

« J’ai faim »

Ses mains se sont mises à trembler,
Elle s’est mise à pleurer.
Elle s’est empressée de chercher des pièces
De chercher sa main pour les lui donner.

Elle rit
A la dame du Passage Gauthier

Elle est jolie quand elle joue avec ses bracelets,
Lorsqu’elle les regarde émerveillée
Et révèle son insouciance.
Elle est belle quand elle hésite,
Quand elle prend le temps de s’asseoir
Gracieusement, et que le soleil fait danser
Les reflets châtains sur ses cheveux bruns.
Seulement, je suis déroutée
Quand ses mains cherchent la prochaine bouteille
Sur le trottoir, lorsqu’elle s’invente des histoires
Et se met à crier toutes sortes de vilains mots
Qui l’écorchent bien plus qu’ils ne me contrarient.
J’aimerais qu’un jour elle puisse vivre
Quelque part.

Feuilles d’automne
Paris, automne 2013

J’ai découvert l’automne
À travers ses yeux.
Cet homme assis depuis des heures sur le béton
A posé son regard sur ces feuilles qui tombent.
Elles semblent plus libres que tous ces passants pressés.
Il les a vues danser au-dessus du trottoir
Et s’accrocher aux grilles où il se réchauffait.
Il a vu des feuilles encore debout.

Rue de Belleville
Paris, automne 2013

Sa main est ronde.
Ronde sur une peau tendre,
Chaude et voluptueuse.
Je sens l’oignon,
Je sens la viande.
Il la tient dans sa main,
Il la regarde entre ses doigts.
Il la surprend et la devine.
Il la cajole et la caresse.
Je l’ai vu regarder sa boule de viande
Chinoise pendant plus d’une demi-heure,
Jusqu’au premier baiser.

Dimanche
Paris, automne 2013

En chute libre
Il a laissé ses membres à l’abandon
Du temps,
Et suit de près les mouvements
Cadencés de sa maman.
Pendant nos conversations politiques
Il ne s’est pas réveillé.
Ce petit être de trois mois
Sait pertinemment ce que « dimanche » implique.

 

Idéaux
Paris, automne 2013

– Dis-moi ce qui est le plus important dans ta vie.
Les rêves.
– Et le bonheur ?
– Je ne sais pas ce que c’est que le bonheur
Je sais quels sont mes rêves
Je garde leur goût dans le palais de mon âme
Lorsque je me rapproche et les quitte parfois,
Je sais qui je suis
Je sais d’où je viens
Quand je les touche du doigt.

ROUGE (NATION)
Paris, hiver 2013

C’est quoi le Rouge ?
C’est une couleur gaie, oui, sur nos habits, sur les feuilles des arbres, sur les lèvres des femmes.
C’est quoi le Rouge ?
C’est le raccourci pour communiste, c’est le sang.
Le Rouge c’est la Révolution.

A la station Nation, ce n’est pas exactement le rouge de la révolution, non, c’est un rouge-bordeaux, un rouge usé, un rouge fané, délavé, délaissé des laissés-pour-compte.

C’est un rouge-enclos, un rouge-exclusion, un rouge-chacun-pour-soi. C’est le rouge du sang parfois, oui. Lorsque l’homme s’y est blessé en récupérant de la monnaie dans quelque coin tranchant, quand il a ouvert sa canette de bière à la finition bon marché, quand il a perdu une dent ou quand il crache son sang. Il y a du rouge-vif parfois, quand l’homme a voulu s’oublier dans quelques substances toxiques. Son corps alors, est un ballon tout rouge, reluisant.

C’est un rouge-rideau, un rouge-spectacle quand les passants s’approchent du quai pour s’éloigner de ces cabines et qu’ils regardent sans intérêt l’ombre de ces hommes.

Ce rouge-Nation est insoutenable.

SE BATTRE
Paris, hiver 2013

Il suffit d’une journée longue d’un dimanche d’hiver, de l’appel d’une amie dans laquelle on peut se reconnaître, son cri en charnière de deux choix, de deux vies, de celle que l’on veut, vraiment, et de celle « que l’on voudrait bien mais… ». Il suffit d’un long dîner avec quelques connaissances qui ne pourraient davantage nous méconnaitre, d’une scène de deux femmes assoupies sur le trottoir, chauffées par les vapeurs du métro. Il suffit de quelques remarques qui brûlent doucement la peau de mes rêves, pour que ce thème apparaisse comme une évidence aujourd’hui.

C’est quoi se battre pour moi ?

C’est une nuit d’entrées et de sorties de rêves bruyants, changeants, dérangeants, fatigants. C’est une pensée qui sature, un sifflet accroché à l’intérieur de mon crâne qui indique toujours la même note. C’est un abattement soudain mais évanescent.

C’est un réveil volontaire, quelque fois forcé, mais impulsé par ce dragon intérieur sûr de lui. Seul, il sait ce qu’il veut devenir et où il veut aller. Il sait pourquoi il veut le faire, il sait ce dont il a besoin, il sait ce qu’il vaut. Ce dragon sait hisser ma tête à regard d’Homme.

Une fois hors de chez moi, dans la rue, vulnérable à tous les regards désapprobateurs, à ces paroles qui percent et morcellent ma peau de dragon, je lutte.

Une fois assise dans quelque bureau que ce soit, je ne prouve rien, je suis.

Une fois dans l’incertitude d’un choix, dans la tentation de quelques promesses ou biens matériels, dans la tentation d’une vie confortable et sécurisée contre l’arrachement imminent de mes rêves, je résiste. Je regarde plus loin, mon dragon connait sa force et ne lâche rien.

Une fois mes lèvres contre ses lèvres et nos mains qui se découvrent, la fulgurante envie insoutenable de l’autre, une fois-là, prêts à tout, je me respecte.

Une fois dite les choses, après des prestations injustifiables et violentes, je sais m’en aller.

Une fois perdue dans quelque rue de Paris, réfugiée par ce temps de pluie sous quelques bâches où l’on sert une petite soupe aux laissés-pour-compte, je m’engage.

Une fois exténuée, les larmes faciles, le visage chamaillé, les cheveux lourds de tant de refus et de mépris, je sais encore (et toujours) vivre pour ce que j’aime.

LAMPADAIRES (Rue Pradier)
Paris, hiver 2014

Je sortais de chez moi, pressée et quelque peu contaminée par la morosité d’un hiver parisien, quand j’ai aperçu les premiers mouvements d’une petite valse électrique. La lignée des lampadaires Rue Pradier s’est mise à clignoter en rythme, et j’ai été étonnée de voir les passants vaquer à leurs préoccupations comme si de rien n’était. N’entendaient-ils pas la musique ? J’ai remarqué le lampadaire du fond, juste à côté du Franprix. Celui-là était le meneur, il jouait solo, et les autres, l’accompagnaient. Les nuances d’éclats lumineux dans un fond pareil enjouaient mon corps, et je me suis sentie heureuse d’être le public d’un si beau spectacle. 17h20. Cinq minutes plus tard, il ne restait aucune trace de cette révolte lumineuse. Tout en marchant, j’ai gardé dans mon sourire le souvenir de cet instant.

Lumière birmane
Saint Florent-Le Vieil, été 2015

Mes yeux ne suivent pas le courant, mais ce faisceau rose orangé qui s’étiole à l’Ouest.
Pourtant, mon corps est à l’Est du monde, sur un stupa au bord de l’Irrawaddy. Mes pieds sont rouges d’avoir foulé la terre battue, et j’ai la peau du visage recouverte d’une argile blanche. Mes mains s’agrippent au ciel, et contournent la silhouette d’un pêcheur solitaire.
C’est l’air que j’entends, car l’Irrawaddy est encore loin.
Je me demande ce que vont devenir mes jours, moi qui, alors, ai juste vingt ans.
Alors que j’ai les pieds dans la Loire, sains et saufs, ma tête m’amène hors du temps.

Lieux (de vie)
Bordeaux, automne 2015

Ce n’est pas vrai.
Je n’ai pas prise sur le lieu.
J’en suis imprégnée, transformée
Jusqu’au plus sensible de mon être:
L’imagination.

EXIL
Baden, automne 2015

Ton rire est suspendu sur les lèvres d’un ailleurs.
Je te regarde depuis l’autre-côté,
Avec mon pain, avec mes chiens, avec les miens.
Et toi,
Tu es toujours derrière,
Derrière le pain, derrière les chiens, derrière les miens,
Sans les tiens.

Ton rire est suspendu entre les rêves d’un ailleurs.
Je te regarde depuis l’autre rive,
Je te distingue à peine dans cette multitude,
Les bruits, quelques uniformes, les coups.

Ton rire a disparu tout-à-coup.

ARRIVÉE
Baden, automne 2015

J’ai le souvenir long
D’un banc de sable à l’horizon.
Est-ce moi
Ou un autre qui a parcouru la plupart des Océans ?
J’ai perdu le fil de ma propre histoire.
Ma peau s’écaille par tant de sel
Et ma voix déraille.
Je fais semblant, pourtant,
De tenir bon.

 

L’espoir
Bordeaux, automne 2015

Ça ne tient qu’à de petites choses.
Un regard
Epris de l’autre,
Une parole
Ravie de l’autre.

Plusieurs mains
Tenant très fort
Son corps
Depuis les côtes du naufrage.

Nos mains retenant très fort
Ses rêves
Arrivés sublimes sur le rivage.

A la Comtesse
Bordeaux, automne 2015

Mon regard est plongé dans la pénombre d’un coin de table.
Je l’entends parler de l’autre côté, je ne le comprends plus.
J’ai traversé le temps.
De ma bouche, s’échappe un cri :
服务员 ![1]
S’échappe une réminiscence rebelle sur le bord du palais,
火锅 、饺子、鱼香茄子[2]
J’ai soudainement envie de sortir dans la rue,
De retrouver l’agitation pékinoise, cette odeur pékinoise.
J’ai les sens en fuite.

ENTRE-DEUX
Bordeaux, printemps 2016

Je ne sais pas,
Si j’erre,
Ou si j’échoue,
Contre les ruelles
Vagabondes,
D’un vieux monde.

Bordeaux, printemps 2016

Je ne le vois jamais.
J’en reste interdite
Dès que je l’approche
Incapable, illégitime.
Irrémédiable : mon envie
De tomber
Tout contre
Un lit.

IDÉAL
Bordeaux, printemps 2016

Quel est ce rêve
Qui me maintient toute éveillée
La bouche captive d’un mot étranger ?
Quel est ce rêve
Défiant mon corps jusqu’au bout de la nuit
Pour cheminer à la dérive,
Tout au bord d’une douce folie,
D’un idéal ?

Paris-Bordeaux
Bordeaux, printemps 2016

Cette rue a bien changé.
D’habitude silencieuse,
J’ai le corps qui sursaute à chaque rafale
D’un marteau piqueur.
Je me rapproche du chantier,
J’y reconnais quelque chose,
Une ancienne vie.

Paris.

Là où tout bouge, et tout change,
J’ai laissé une âme sur les murs de la cité.

Paris-Madrid
Bordeaux, printemps 2016

Je n’ai pas quitté la fenêtre.
Elle donne toujours sur la Puerta del Sol.
Le rideau cogne
Plus fort qu’un samedi soir.
Il s’étire jusqu’à l’autre souvenir
D’une même frénésie.

C’est l’été de l’espoir.

FATIGUE
Bordeaux, été 2016

 

Quelque chose en moi ne dort pas
Et pense seul, se réconforte tout seul
Dans le recoin d’un lieu
Où la seule sortie, est cette échappée
Au-dessus des toits.

De jour comme de nuit
Bordeaux, hiver 2016

La nuit m’a oubliée.

Pourtant, je suis toujours là
Entre les murs déchus
D’une intraitable industrie.

À nos vacances
Bordeaux, hiver 2016 (21 février)

J’ai rêvé de vacances
Alors que mon corps itinérant
Repoussait le sommeil,
Encore une fois.

J’y ai songé une demi-seconde
Avant de comprendre
Que je n’avais plus le temps
De rêver.

BELLE (TOUJOURS)
Bordeaux, hiver 2016

Il y aura toujours une robe plus belle
Que mon corps nu.
Des souliers chers pour une allure légère,
Moi qui n’ai pas les pieds menus
Des femmes chinoises d’autrefois.

Mon teint ne sera pas éclatant
Trop pâle pour la saison
Trop hâlé pour l’emploi.
Ma bouche sera close
Dans une moue aguicheuse,
C’est comme ça qu’on me veut,
Comme ça, qu’on me vend.
Pourtant, que je suis merveilleuse
En tout lieux,
En tout temps.

Artifice
Bordeaux, printemps 2017

Pas un seul bruit
Qui ne dérange l’ordre,
Ni les herbes hautes, ni la rosée
Pas une seule nuit
Qui ne dévoile l’évidence :
Je chois.

Solitudes
Bordeaux, printemps 2017

Je n’ai jamais su l’envers,
Ni appris ce lien
Vers ta compassion.
Tu chantais fort pourtant,
Et je n’entendais rien.

 

 

Il ne neigera pas
Bordeaux, printemps 2017

J’ai tant songé à la glace,
Tant pensé qu’il suffirait d’un revers du langage pour
Qu’apparaisse la neige,
Qu’il m’est impossible de penser le retour du printemps.

 

Barricade
Bordeaux, printemps 2017

Soixante-dix degrés sur le goudron
Et tout juste trente-cinq degrés entre ces murs.
J’ai fermé les volets.
Combien de piscines vides dans les beaux quartiers ?
Soixante kilomètres jusqu’à la plage,
Une route sous les arbres
Et deux bancs sous le soleil.

Qui a volé l’ombre de ma Cité ?

Dernier jour –
La Rochelle-Normande, automne 2017

Myriades de nuages sur quelques collines effondrées à la rumeur d’un orage.
Les variations ne trompent pas. Si le soleil apparaît, c’est qu’il est en fuite et ne durera que quelques secondes. Suffisantes sont-elles pour me dissuader de quitter les lieux.
Celle qui sacrifie le Sud pour un ciel si incertain a déjà commis l’irrémédiable.
Que coûte le soleil ?

Bordeaux, hiver 2017

Il n’y a que cette blancheur,
Ce poil long et mal peigné,
Mon corps immense sur le trottoir
Quand il pleut, je n’ai nulle part où aller
Cette neige sur moi qui fond
Et sans cesse l’odeur
Du désespoir.

Insuffisance professionnelle
Bordeaux, été 2018

Ce n’était pas suffisant :

Les ménages chez les personnes âgées pendant les vacances scolaires non payées
Les ménages dans les grandes surfaces au dernier quart de la nuit
Se priver de vacances
Se priver de vêtements neufs
Se priver, parfois, de repas
Se priver d’un frigidaire tombé en panne
D’une machine à laver qui fuit

Ce n’était pas suffisant :

De s’adapter
De ne pas se plaindre
De toujours venir
A toutes les réunions, conseils de classes, surveillances et corrections de copie

Ce n’était pas suffisant :

D’élever seule ses enfants
D’être Européenne
Il faut toujours qu’une préfecture « perde » le dossier de naturalisation

C’était suffisant :

D’être étrangère
D’avoir cinquante-cinq ans
D’être femme

C’était suffisant :

D’être de gauche
De savoir ce que cela signifie
D’avoir soi-même vécu dans une dictature
De l’avoir fuie

Ce n’était pas suffisant :

La présence inconditionnelle à son poste
La peur de perdre son emploi
La peur de perdre son logement
La peur de perdre son estime de soi et celle des autres

C’était suffisant, pourtant, pour certains
De jeter un travailleur après trente ans de carrière
Comme on jette à la fourrière une voiture de collection.

Nancy, automne 2018

J’irai contre la loi.

Tu auras vingt-huit étoiles
Sept sur le cœur
Sur le bord des lèvres, sept
Sur le revers de ta main, sept
Et sur tes frontières éphémères, 33500.
Trente-trois mille cinq cent étoiles
Pour cette sinistre constellation
Que les yeux ne voient pas.

Cette nébuleuse qui n’éclaire plus
Notre blessure que tu as ouverte
Jusqu’aux fonds des mers.

Collège Cheverus
Bordeaux, automne 2018

Il n’y avait pas de passerelle.
Je courais les rues jusqu’à cette musique
Tu cognais les pavés toujours un peu plus vite
Tu te retournais aussi,
Quand je traînais,
Un appel à passer depuis cette cabine.
Combien d’années dans ce centre-ville ?
Confidences dans les casiers au fond de la cour
Mon vélo à qui on en voulait
Je rentrais à pied jusque dans ma cité
L’espagnol et l’anglais dans les couloirs
Et l’allemand au premier étage
L’improbable réfectoire derrière la porte bleue
École buissonnière où l’on apprenait tant
Souvenirs déchus dans un Cheverus refait.

Le Chat
Paris, automne 2018

Toi aussi tu te perches à l’extrême- Ouest
Et tu regardes la ville
Peut-être recherches-tu celle que tu as aimée,
Dans cette petite ruelle argentée
Peut-être, toi aussi, tu repenses à celui que tu es,
Quand, fondu dans la foule, tu regardes en haut
Te demandant quelles sont ces personnes qui vivent si éloignées ?
Tu as gardé le blanc et le noir sur ta peau
Tu n’avais pas à choisir
Tu es ce noir et ce blanc sur ta peau
Mais quand tu penches la tête, je ne vois que le blanc,
Tes oreilles, sans doute, plus blanches que le reste.
Combien de portes ouvertes pour ces belles oreilles ?
Et de l’autre côté, noir, tu es souvent rebuté
Quand il t’aurait fallu garder cette tête du bon côté.
Qu’as-tu à ne pas savoir choisir, à ne pas vouloir choisir,
A contraindre cette vue d’un noir et blanc mélangés ?
Toi aussi, vis-tu comme moi, métissé, transfugé
L’un et l’autre à jamais liés ?
Nos deux solitudes pour paysage,
Mon cher, très cher chat sur l’Esplanade.

 

La France Las Vegas (Satire)
Bordeaux, automne 2018

Pourquoi dire non
A toutes ces mains
Il est préférable
De tendre vers l’autre
Et penser au gain
Futur
En avoir
Ou ne pas en vouloir
Ne pas se braquer
Dire oui
Aux opportunités
Dire oui
On ne sait jamais
Ne pas s’en aller
Rester pour les restes
Et quand il n’y en aura plus
Se sortir les doigts du cul
Et réussir par soi-même.
Le mérite, et rien d’autre
Que mon mérite.

Respiro
Bordeaux, automne 2018

Plage de la pointe, seuil de l’horizon
Ce quart de siècle
D’amours
Et de chagrins que j’écume contre les vagues
Quand il n’y en a pas, sur le sable ils dégringolent
Le vent les portera sur une île fortifiée
Mémoires déjà de vies passées
Ton regard qui me suit quand je file le rivage
Moi qui t’oublie, me souviens, te rattrape
Et disparais.
Quart de siècle sur siècles passés
Ce béton armé comme paysage
Derrière quelle dune avons-nous couché ?
Quel lendemain pour nos corps trempés ?
J’emporte ton eau dans mes voyages.
Pointe de la plage, confins de mes sentiments.

Je veux
Bordeaux, automne 2018

Je veux le frigo plein
Je veux la mer, la montagne, je veux le calme
Je veux les arbres, la brise, l’oiseau
Je veux la vue, l’horizon
Je veux le soleil
Je veux les sorties, je veux les amis
Je veux les découvertes
Que tu gardes que pour toi.

Je veux des chaussettes neuves
Et des chaussures imperméables
Je veux des draps repassés
Et moi aussi dire « tout va bien ».

Je veux parcourir ton ghetto de riches
Je veux croire qu’il n’existe pas que l’été
Que tu n’as pas payé l’armada de la sécurité
Pour ta pelouse que tu arroses trois fois par jour
Je veux penser à autre chose qu’à payer mes factures
Je veux rêver dans tes journées et tes soirées fastes.

Je veux du travail et je veux des vacances
Je veux l’amour, je veux des enfants
Oh ! Je veux le futur, moi aussi
Que tu as déjà acheté
Je veux que tu me laisses de la place
Toi, le pilleur, le voleur, l’égoïste, le criminel
Je veux que tu comprennes
Avant qu’il ne soit trop tard.

C’est la saison que je préfère
Bordeaux, printemps 2019

Il faisait chaud
D’où je venais
Quand il a dit
C’est la saison que je préfère
Les arbres, vertes à peine leurs feuilles
Et cette brise hivernale
Pendant que tu parles
C’est la saison que je préfère
Le soleil pour la lumière
Et la chaleur du train
Les rails qui nous emmènent
Jusqu’à chez moi.

Bordeaux, été 2019

Comment devient-on chevaleresse ?

Suffit-il de grimper dans l’arbre ? Voir non pas mon immeuble, mais un plongeoir surplombant un bassin géant où, parmi les grenouilles et un dragon, je nagerais à contre-courant jusqu’à l’autre côté des boulevards ? Me laisser tomber dans une piscine surchauffée, pendant que dans ma cité, le chauffage n’est pas encore lancé ?

Comment devient-on chevaleresse ?

Faut-il un quelconque talent, une beauté rare ou bien normale ? Faut-il connaître les plus grands noms et mon compte bancaire doit-il être vert ?

Comment devient-on chevaleresse ?

Faut-il partir au bout du monde, faut-il rester ? Espérer ou bien céder ?

Comment devient-on chevaleresse, moi qui dans mes livres, n’ai rien lu de tel, où sont les femmes et tous ces hommes, qui tant veulent vivre, à plein poumons, à joie ouverte ?

Je veux ma liberté de chevaleresse.

Lutte
La Rochelle-Normande, été 2019

Ma lutte incessante
D’un désir éternel,
Cette jouissance
Mienne,
De tous les possibles
Et de tous les corps.
Communion inéluctable
De nos sorts.

C’est loin, la mer ?
Carolles, été 2019

C’est loin, la mer ?
Ma porte s’ouvrait avec la marée
Je regardais, au loin,
Le même horizon et sa terre ferme.
Ma porte s’ouvrait avec la marée
Et je descendais les marches jusqu’à la jetée.
La brise, là, semblait me dévorer.
Faut-il croire qu’elle y est encore ?
Cette mer, marine, est-elle encore ?
Qui d’autre que toi peut ouvrir mes portes
Et
me conduire vers l’avenir ?

C’est loin, la mer ?

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