Arnaud John César (Newsletter pour Chahuts)

Le chat était mort.
On l’avait retrouvé allongé sur la route, manifestement percuté sur le flanc droit.
Il était noir. Personne ne l’avait distingué du bitume avant le lever du jour.
A la découverte du cadavre, les voisins avaient pleuré sur son sort et commencé le deuil d’un grand ami.
Ce chat n’avait pas de nom à lui mais une multitude de prénoms que ses admirateurs lui donnaient au gré de leurs humeurs et du climat.
Quand le soleil brillait, qu’il faisait chaud, on l’appelait facilement César, on imaginait l’Italie puis, dès qu’il faisait gris, c’était plutôt Arnaud, un prénom germanique. Enfin, quand il pleuvait, on l’appelait John.
Je ne lui avais trouvé aucun prénom. Ni César, ni Arnaud, ni John ne me convenaient. Je le tutoyais sans jamais avoir à l’appeler. Parfois quelques onomatopées sortaient de ma bouche, elles ne signifiaient rien mais le rendaient, il me semble, heureux.
Que fallait-il faire désormais ? Chercher l’assassin et lui faire payer ? Lui demander qu’il s’excuse ? Ou fallait-il déplorer son absence et organiser des obsèques fastes à la hauteur de son âme ?
L’un et l’autre pouvaient-ils être menés à bien ?
Une voisine a pris la parole mais je ne l’entends pas.
« Il faut s’occuper d’abord de sa mort » disent-ils à l’unisson.

Le voisinage a mis des banderoles aux fenêtres. Elles sont colorées pour signifier la joie d’avoir connu ce chat, et quelques bandes noires évoquent la tristesse de l’avoir perdu.
Il semble impossible de faire comme s’il n’était qu’un chat.
Beaucoup se souviennent de ses miaulements affectueux et de son caractère libre.

Certes, il éternuait souvent. Certains s’en étaient d’ailleurs plaints. Ils disaient « pourvu qu’il ne me contamine pas avec ses germes ». D’autres avaient pensé « il va peut-être mourir. Dieu merci ce n’est pas mon tour ».
Ceux-là repartaient souvent soulagés et heureux d’être différents du chat et tous ensemble, ils avaient l’impression d’appartenir à une autre classe, celle d’hommes et de femmes d’une société qui se préoccupe davantage de « problèmes importants » (ils aimaient le souligner) que de souris et de litière. Ils font plus que vivre, « voyez-vous » (ils soulignaient encore) ils travaillent, ils produisent, ils pensent, ils combattent, ils lisent, ils écrivent.

Ce chat ne savait pas lire.
Mais je l’ai vu écrire « penser » sur les graviers entre sa maison et la route, à l’aurore. Un autre chat avait effacé l’inscription.
La maison du chat noir était un lieu de décombres parmi une allée de maisons abandonnées. Rien, dans ce quartier, ne montrait l’aisance. Tout semblait tourner autour de l’effort et de l’économie.
Le chat, quand il s’ennuyait, miaulait.
Il ne miaulait pas un son de détresse mais une mélodie qu’il avait composé pour passer le temps. Qui sait, peut-être que quelqu’un aurait chanté à l’unisson.
Je n’étais pas seule à l’avoir entendu.
Une voisine m’avait confié avoir chanté, elle aussi, cet hymne sous sa douche.
« L’originalité est contagieuse, mais ne le dites à personne », m’a-t-elle dit.

Je sais garder des secrets, mais ce chat mérite d’être reconnu pour ses talents.
J’ai donc composé une œuvre immense à la craie, sur la route, là où il est mort.
J’ai écrit au milieu « PENSER » puis j’ai mis des notes de musique : des la, des do, des sol avec des croches, des blanches, des rondes, quelque chose de simple.
Il n’aimait pas les doubles croches et surtout pas les triples croches.
Certains voisins se sont arrêtés. Ils m’ont demandé pourquoi il n’y avait pas de paroles ?
« C’est plus simple de retenir une mélodie avec des paroles » ont-ils déclarés.
Je suis rentrée à la maison et j’ai écrit un poème pour le mettre en chanson.
Le soleil m’est tout de suite venu à l’esprit : c’est jaune, c’est chaud et c’est rare.

Là où va le soleil

C’était comme si une armée
De Bardella et de Benalla me courait après
Et qu’ils se reproduisaient tel l’agent Smith
Comme si l’injustice avait déjà plusieurs visages
Prêts à fracturer les vitres de mes voisins
Et que, mordus par ces zombies,
Ils descendaient la rue avec le cœur sous les semelles
Criant à l’agonie.
C’était comme si le bus me percutait
Alors que le chauffeur m’avait vue depuis longtemps déjà.
C’était comme si le soleil ne chauffait pas
Et que, contre toute attente, il me suivait loin de là.

Je l’ai signé Elton John. Le chat aurait aimé que je pense à son morceau le plus célèbre « I’m still standing » et au couplet que tout le monde connaît.

Don′t you know that I’m still standing better than I ever did?
Tu sais que je suis encore debout, bien plus que je ne l’ai jamais été.
Looking like a true survivor, feeling like a little kid
Je ressemble à un vrai survivant, je me sens comme un enfant
But I′m still standing after all this time
Mais je suis encore debout après tout ce temps
Picking up the pieces of my life without you on my mind
Ramassant toutes les pièces de ma vie sans que tu sois dans ma tête

 En quittant la route, avec les mains désormais blanches, j’ai traîné ce couplet pendant plus d’une journée. J’ai arrêté de travailler. Puis, j’ai arrêté de dormir.
La disparition du chat m’avait affectée.
Je n’étais pas tout à fait la même.

Au petit matin, j’avais encore la craie dans les mains. J’ai écrit sur les volets fermés : « R.I.P Arnaud John César 2011-2025. Même les meilleurs meurent et c’est ça qui rend ouf ».
Pourquoi aimais-je profondément ce chat ?
Il était noir, mais il perdait ses poils ici et là ce qui le rendait zébré. Il avait un strabisme à l’œil gauche, il donnait l’impression qu’il nous observait sans cesse. J’aimais l’intensité de ce chat qui n’a jamais cessé de retourner la terre là où il était né pour y déposer des pâquerettes, des papillons et des abeilles. Il avait une manière à lui de rendre hommage, de montrer son respect et de miauler.
Il n’avait pas appris les miaulements séduisants des autres chats, il n’émettait un bruit grinçant qui parfois faisait penser à un fou-rire mal contenu.
Il lui était impossible de passer inaperçu. Et pourtant, il n’était pas tout à fait sûr d’être celui qui, du quartier, avait le plus d’expérience. Il ne s’imposait jamais et jeûnait quand il ne parvenait pas à discuter avec les autres chats. Il mangeait une pâtée sur deux. Ce chat avait des scrupules.
Arnaud John César avait le complexe d’infériorité.
Séparé de sa mère dès les premières semaines, à peine sevré, placé en famille d’accueil. Il avait fui une maison en feu alors qu’il fêtait ses trois mois. Le propriétaire était mort étouffé. Arnaud John César n’avait pas su s’il devait le pleurer ou s’en réjouir puisqu’il le maltraitait. Mais il l’avait pardonné. C’est à ce moment-là qu’Arnaud John César s’était mis à penser, puis à l’écrire.
Comment fallait-il être pour se sentir heureux et aimé ?
De quoi fallait-il se contenter ?

Arnaud John César en avait vécu des épreuves. Pour ne pas souffrir, il avait essayé, pendant plusieurs années, de ne pas s’attacher, de ne dépendre d’aucun lien affectif, de nécessiter personne, de se nourrir constamment de ses huit vies, vivant la dernière, la neuvième, avec une certaine sérénité. Le sommeil, son plus grand bonheur, lui prenait la majeure partie de son temps.

Qu’aurait-il fait sans dormir, lui qui avait tant de souvenirs sur la vie du quartier, tant de choses à se rappeler, lui qui voulait préserver, ne serait-ce que dans son cortex, la mémoire de ce qui avait été ?

Je n’ai jamais réveillé Arnaud John César de sa sieste.

Par sa respiration, il m’indiquait que je pouvais rester près de lui, sans avoir à me soucier d’un quelconque danger. Ses narines se dilataient et l’air rentrait précipité, cognant ici et là contre des gouttelettes d’eau qui, à force de se faire battre, étaient réduites au néant.
Il m’était impossible de ne pas dormir en le regardant s’assoupir car il m’apprenait à avoir confiance en l’avenir.
Mais puisqu’il n’avait pas toujours été heureux, Arnaud avait écrit.
Le bonheur existait, disait-il, s’il était partagé, d’une façon ou d’une autre, et faire société était primordial pour se sentir appartenir, utile et désiré. Il faut aussi survivre, dit-il, survivre à celles et ceux qui ont dû partir plus tôt pour perpétuer leur mémoire, pour qu’on ne puisse pas dire qu’ils n’ont pas existé ; survivre, aussi, à ses ennemis. La justice tarde à arriver une fois mort, il faut donc l’obtenir vivant.
La base, poursuit-il, vitale, c’est-à-dire, manger, dormir et nourrir l’âme doit être prise au sérieux. Et ça, c’est tout un projet. On ne peut pas se lever un matin sans désirer apprendre. Moi, Arnaud John César, écrit-il, qui n’est pas eu la chance de voyager, étant resté toutes ces années dans ce quartier, j’ai lu. Je n’ai pas lu directement sur la page, puisque je ne sais pas lire, mais on m’a lu des récits. Et de cette façon, j’ai lu pour être compris, poursuit-il, et pour comprendre à mon tour. On ne m’a pas seulement lu les grands récits de voyages d’auteurs connus, on m’a aussi lu des journaux intimes, ceux de mes voisins, leurs poèmes, leurs correspondances. Et j’ai passé ainsi ma vie à ma rapprocher de celles et ceux qui partageaient mon territoire. Connaître l’autre c’est me connaître davantage.
Lima Ingrid, dit-il, m’a lu ce poème l’autre jour. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer, écrit-il, et je veux l’écrire ici.

Et pourtant, je pars

Il y a un moment où la joie ne suffit plus.
Même rempli, le cœur bat pour quelque chose sans nom.
Ce n’est pas l’absence, ni la douleur – c’est un désir d’horizon.
Quitter les lignes sûres, se perdre un peu pour, peut-être, se retrouver.
Je quitte le port où je me sens chez moi, où les murs connaissent mon silence et chaque pierre porte mon empreinte. Je pars.
« Si tu es si heureux là-bas, pourquoi partir ? » me demande-t-on.
Le monde est vaste, et même si je sais où habite ma joie, il y a en moi un appel venu de l’inconnu. Peut-être que je dois partir pour enfin reconnaître ce que c’est que rester.

Bien sûr, j’ai pensé à Charles Baudelaire et les célèbres vers de son poème « Voyage » :

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut.

Je laisse aux plus curieux mon journal intime minutieusement tenu depuis ma naissance.
Si je pars plus tôt que prévu, souvenez-vous de moi, écrit-il.
Il a marqué le papier de son empreinte, une patte toute menue, et il a marché le long de la feuille laissant ses dernières traces sur une neige qui ne fond jamais.
J’aurais voulu le retrouver comme à son habitude, sous l’ombre d’un arbre,

Souriant comme
Sourirait un enfant malade.
Je me serait dit tiens,
Il fait un somme :
Nature, berce‐le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille

Mais je l’avais découvert sur la route.

Peut-être faut-il maintenant s’arrêter là, pour laisser aux lectrices et aux lecteurs le temps de relire les derniers mots d’Arnaud John César et lui dire, du plus profond de nos cœurs et âmes, on ne t’oubliera pas.

Nathalie MAN

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