S’en sortir
J’ai longé la mer, puis je l’ai soudainement perdue dans un chemin tortueux entre bois et terrains équestres. Les dunes sont apparues les premières, puis le parking où nous avions rendez-vous. J’imagine que derrière, c’est la mer.
D’un joli camion mauve sort une petite chienne avec deux pattes dans le plâtre. Je la trouve si touchante que je sors directement la caresser. Elle a une muselière. Apparemment, elle se mord le plâtre, il faut à tout prix l’en empêcher.
Nicolas, le jeune homme que je reconnais d’après les photographies, se tient debout à côté du camion.
Je n’arrive pas à savoir ce qu’il pense.
Il faut dire que je suis arrivée comme une fusée, j’ai garé ma voiture avec adresse (ce qui ne m’arrive jamais), caressé sa chienne et je lui ai parlé comme si je le connaissais déjà.
Nicolas m’a proposé il y a quelques heures de le retrouver pour un piquenique sur la plage.
« J’ai même préparé un dessert » a-t-il ajouté.
Lorsque je prends le temps de regarder l’horizon, je me rends compte que l’endroit a un air de bout du monde. Tout est plat, la route est couverte de sable, il n’y a aucune trace d’habitation, la lumière qui tombe sur le paysage l’éclaire de telle façon qu’on imagine facilement l’Eldorado.
Un chemin nous amène jusqu’à la mer et quelques pêcheurs. Le soleil a commencé à décliner, le ciel se teinte de rose. Bientôt il se couchera sur l’eau.
Je ne suis pas sortie depuis des mois, je n’ai pas vu de couchers de soleil, d’étoiles dans le ciel, rien. J’ai été gravement malade, victime d’un ostéopathe qui m’a blessé le cou et la colonne vertébrale. Je ne dors plus, j’ai des douleurs chroniques, je n’entends plus bien à gauche et j’ai des acouphènes très forts.
Cet homme est le premier que je vois depuis bientôt un an.
Je ne sais plus ce qu’est la douceur, le désir, le plaisir.
« J’ai oublié mon maillot, on y va à poil ? » s’écrie-t-il.
Moi aussi j’ai oublié mon maillot de bain. Pourtant, quand j’ai refermé la voiture, j’ai vu mon bikini sur le siège arrière.
Maintenant qu’il s’élance vers la mer, j’ai envie de le rattraper, de me jeter férocement dans l’eau comme si j’étais enfin en bonne santé, comme si tout allait bien.
La mer est douce. Je me mets à nager, je m’éloigne puis me rapproche de lui. Il se tient encore debout. Je pourrais rejoindre l’autre rive, j’ai un regain d’énergie, l’envie de vivre revient. Peut-être que comme le dit la chanson “ Feels like I only go backwards, baby, every part of me says “Go ahead”” (On dirait que je ne fais que régresser, bébé, tout mon être me dit « va de l’avant »).
Le piquenique est simple mais délicieux.
« Ce sont mes tomates, mes melons et j’ai même ramené un pâté de tête, tout est bio, tout est local et j’ai fait un clafouti aux cerises » dit Nicolas.
Je me sens vraiment bien. Je crois que je pourrais reproduire cet instant à l’infini. La souffrance des derniers mois a été si intense que la douceur m’est devenue abstraite et la joie, un passé vers lequel je voudrais revenir en rampant, en priant, la morve sur le bord du menton et le visage ravagé par la détresse.
Le présent m’empêche toutefois de penser à la douleur. Ici, je marque le premier jalon du mieux. Je veux m’ouvrir à nouveau à l’extérieur et connaître l’homme qui se tient devant moi.
Le soleil n’a pas tardé à se coucher. Il a disparu alors que nous dévorions nos parts de clafoutis. Ce n’est pas le sud ici, dès que le soleil se couche, le vent se lève et je commence à avoir la chair de poule.
Nous rentrons dans son camion qu’il a aménagé avec son père.
C’est un endroit paisible, recouvert entièrement d’un bois clair. Le lit deux places a de jolis draps. Ça donne envie de s’y jeter. Je sais qu’il y a quelques mois, j’aurais bien dormi ici. J’ai toujours été une bonne dormeuse, capable d’enclencher le sommeil à toute heure et n’importe où.
C’est fini désormais. Les insomnies m’empêchent de vivre, c’est devenu une maladie que les acouphènes maintiennent aigüe.
Je vais devoir lui dire à Nicolas, l’acouphène prend des proportions immenses, il m’est difficile de l’entendre, de profiter du moment.
J’imagine que cela rend les choses moins simples, qu’on perd tout de suite du charme. Mais Nicolas ne m’a pas connue avant, quand j’avais la joie de vivre, une santé de fer et des gencives en bonne santé. A force de ne plus dormir, et suite au stress émotionnel des manipulations de l’ostéopathe, j’ai développé une maladie des gencives, mes dents se déchaussent. Il n’a pas l’air de le voir. Il n’a pas l’air de me voir telle que je me vois moi, laide et moribonde.
Tant mieux.
Mais je ne vais pas mentir.
Je vais devoir me montrer telle que je suis maintenant. Il y aura peut-être des possibilités d’aller mieux plus tard, de retrouver les repères que j’avais construits tout au long de ma vie.
Pour l’instant, je suis malade et je dois lui dire.
Mais nos conversations vont bien au-delà. Ça me fait un bien fou. Nicolas est en reconversion. Cette nouvelle voie qu’il emprunte est une lutte politique.
Il en faut du courage pour se lancer dans le maraîchage bio.
Pendant que j’écoute Nicolas, des images de l’actrice Frances McDorman dans le film Nomadland me reviennent en mémoire. Je l’avais revu juste avant de tomber dans la souffrance. Peut-être que nous pourrions le voir ensemble.
Encore faudrait-il que l’acouphène se calme pour que je puisse revoir des films.
Nicolas me ramène à la réalité. C’est comme si j’avais été à moitié noyée et que quelqu’un m’avait vue sous la surface du lac, comme s’il me prenait par les épaules pour me sortir de là.
D’où j’étais, dans un état d’épuisement sévère, je ne parvenais qu’à me figurer partiellement la réalité, loin de pouvoir prendre part aux combats comme je l’ai toujours fait.
La loi Duplomb je l’avais simplement effleurée, tant j’étais occupée à survivre, à me rendre chez les docteurs, à souffrir.
Maintenant que je suis au milieu de nulle part, dans un camion aménagé avec un paysan bi (comme il aime se nommer) alors tout me revient en mémoire et je peux désormais reprendre un calendrier. Les jours qui défileront à partir de maintenant ne me font plus peur.
Sa chienne s’est mise à ronfler.
Ce n’est pas un hasard si nous nous retrouvons là. Nous avons « matché » dans une application de rencontre. La même que j’utilisais quand je jouais le personnage d’Amélie.
Cinq ans plus tard, j’ai l’impression qu’elle et moi sommes si éloignées. Ce n’est pas un choix, c’est qu’il m’est impossible de retrouver cette énergie et cet humour. Seulement, elle peut être un horizon, Amélie peut m’aider à retrouver le chemin.
La scène d’un film me revient en mémoire pendant qu’il essaie de me faire jouir. Munich de Steven Spielberg. Le protagoniste fait l’amour à sa femme pendant qu’il est submergé de flashbacks qu’il essaie de vaincre.
Comme ce personnage, j’ai du mal à me concentrer.
Je repense au coup de poing de l’ami (qui pour moi n’en sera plus jamais un) à la base de toute cette catastrophe, il ne voulait pas viser le nez, mais il l’a fait, la relecture de son sms pour me conseiller d’aller voir un ostéopathe et de surcroît le sien alors que je lui demandais si mon nez était dévié soudainement traumatisée par la peur d’être défigurée, je repense à toutes les fois où il ne viendra pas m’aider, je revois mes draps que je ne changerai pas pendant presque deux mois, draps sur lesquels je vais fixer toute mon attention puisque je ne parviendrai pas à dormir, je me revois me tordre de douleur, la sensation de fièvre, les brûlures le long du rachis, l’obsession pour fuir mon corps qui me fait tant souffrir, cette fuite en avant ne m’avance en rien puisque sans corps on ne peut vivre mais la souffrance m’empêche de me réconcilier avec lui, de l’incarner, je ressens à nouveau les douleurs au crâne, j’entends les sifflements des acouphènes, je me touche les joues sur lesquelles pendant huit mois j’ai eu le sel de mes larmes collé, incapable de cesser de pleurer tant l’épuisement affectait mon moral, je revois les larmes de celles de mes proches, celles de ma mère qui se sent impuissante et qui se demande comment on a pu m’abîmer autant, la voix de mon médecin qui me dit qu’on m’a détruite, le neurologue qui me dit que je ne suis pas folle, que toutes ces douleurs sont réelles, que tout cela va prendre du temps, qu’il me souhaite bien du courage, les couloirs des urgences, les touches de mon téléphone que je ne quitte plus, les chiffres 15 que j’ai composés vingt fois en si peu de temps, le sms sans pitié d’un ancien amant que, par chance, je n’ai jamais aimé.
Je m’arrête là, je respire, je regarde Nicolas. Je veux avancer, revenir au présent. Tout cela est du passé, tous ceux qui m’ont fait du tort n’existent plus dans ma vie.
Si je traverse les sifflements de mes acouphènes, j’entends la mer au loin. La marée monte. Je ne suis plus sous l’eau, je nage désormais mon meilleur crawl vers le rivage le plus somptueux de la côte.
J’ai joui.
Je ne pensais pas que cela pouvait revenir. Je suis perdue. Est-ce que je vais retrouver mon corps finalement ? Est-ce que je vais pouvoir me dire que je suis encore une femme en vie, une femme debout ?
Les jours se succèdent, tous si différents, et les discussions s’enchaînent avec Nicolas.
Chaque nuit je rentre dormir chez un ami qui me loge pour continuer la routine. J’ai tout une logistique pour échapper aux acouphènes : des enregistrements de la mer, des enregistrements de sophrologie. Et puis je me lève toutes les heures et pars marcher dans les champs pour espérer revenir dans le lit et m’endormir.
Je ne peux pas imposer ça à Nicolas.
Pourtant quand je le laisse avec sa chienne qui ronfle à côté de lui, je me dis que ce serait l’endroit idéal pour un sommeil heureux.
« Tu n’as pas changé, tu es la même, tu es toujours aussi énergique et toujours aussi belle » me dit Nicolas.
Ironique puisqu’il ne me connaissait pas avant.
Mais je vais le croire. C’est ma seule façon de tenir.
Le pouvoir des mots n’est pas négligeable. Un homme, mon neurologue, m’en avait déjà parlé. « C’est par la parole que vous allez réassocier le somma et la psyché, c’est par le sens que vous allez vous reconstruire. »
Pendant ces huit mois j’avais oublié que je pouvais écrire. Je n’ai osé rédiger que deux textes sur mon état et à contrecœur. Mais les messages reçus suite à ces publications m’ont fait du bien. Peut-être que j’avais bien fait de le dire, peut-être que c’est vrai, la souffrance isole et qu’il faut pouvoir en parler.
« Écrivez sur ce que vous vivez, témoignez comment des manipulations inappropriées d’un ostéopathe peuvent nuire à la santé ; si vous racontez votre souffrance, d’autres s’y reconnaîtront » me dit encore le neurologue.
« Les gens vont se lasser de ta souffrance, il faudrait garder cela pour toi » me dit aussi un ami.
A l’heure des réseaux sociaux, des instagrams, j’aurais bien voulu poser devant un cocktail, le sourire radieux, la mer en fond, un paysage et un état d’esprit qui témoignent d’une dolce vita. Ma peau dorée par un soleil doux aurait pu tromper. Hélas, j’ai opté pour la vérité. Elle n’est pas glamour, mais elle est tout ce que j’ai. La regarder en face, l’assumer, la décrire, espérer témoigner maintenant de ma guérison comme j’ai pu témoigner de ma souffrance, m’affranchir des qu’en dira-t-on, m’affranchir de mes peurs et écrire ce qui est.
De toute façon, rien n’est permanent. Ce combat mérite d’être mené, comme tous les autres qui s’ajouteront dans ma liste.
N’avais-je pas écrit dans Les hommes sont absents, que j’admirais ma grand-mère qui, à trente ans, avait perdu toutes ses dents à cause de carences, qu’elle avait aussi perdu un œil quelques années plus tard pour cause d’une cataracte mal soignée, qu’elle était bossue suite à un accident de la route où la prise en charge médicale avait été chaotique et que malgré tout elle avait continué d’élever ses six enfants, de travailler, de vivre, et qu’elle a atteint son rêve de passer le bac (et l’obtenir) à sa retraite ? Bientôt elle sera centenaire.
Peu importe l’état dans lequel j’arriverai à la fin du chemin, je toucherai du doigt la ligne d’arrivée. La satisfaction d’y parvenir sera source de joie.
Il est vrai que ma grand-mère, à l’inverse de moi, est très croyante. Sans doute, la foi en un Dieu qui veille sur elle, la porte. Est-ce que j’y ai songé pendant ces huit mois de détresse ?
Ce qui est certain c’est que de nombreux amis croyants ont prié pour moi.
Puis, j’ai fini par sonner à la porte d’un chamane qu’on m’avait conseillé.
C’était la solution que j’avais trouvée un samedi matin alors que m’assaillaient les pleurs continus et une sensation terrible de désespoir. Et à ce moment de la souffrance, à sept mois des manipulations, c’est la première fois que quelqu’un me demandait de réfléchir à la question : « qu’est-ce que vous voulez vraiment ? »
Qu’est-ce que je veux vraiment ?
Qu’on me sauve ou qu’on m’achève ?
Après une heure de réflexion, je me suis mise à écrire pour la première fois depuis des mois sur un papier avec le stylo du chamane. Tiens, ça m’avait terriblement manqué d’écrire à la main. D’écrire tout court.
Sur le papier j’écris : « Avec amour, bienveillance et soutien, je suis le maître de ma guérison certaine et prochaine. » Voilà un mantra que je vais réciter pendant tout la séance.
Je l’admets, j’ai pensé aux vers que récitait Nelson Mandela, dans un tout autre contexte, mais qui aurait pu oublier cette strophe ?
« It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.”
Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.
La séance est apaisante. Je ne dormirai pas cette nuit-là, mais j’aurai au moins compris que quelque chose au fond de moi, ne changera pas. Et c’est un soulagement. D’abord, l’amour pour l’écriture, une écriture que j’ai menée envers et contre tout, peut-être sans le succès escompté, mais qui m’a procuré tant de satisfaction ; ensuite l’amour des arts qui, disons-le clairement, sont tout pour moi.
Le chamane me demandera à la fin de sa séance : « Alors ? »
« Alors j’ai pensé à l’exposition sur le chamanisme au Quai Branly, c’était il y a un an, il y avait à la fin du parcours un casque de réalité virtuelle, cette séance m’a rappelé ça. »
Ce n’était sûrement pas la réponse qu’il attendait. Mais je me suis revue courir les expositions et les concerts, et j’ai senti qu’un jour proche (du moins, je l’espère), je pourrai y revenir. Ce n’est pas accessoire la culture, elle m’est terriblement vitale. Pour l’heure, tout ce qui pourra me nourrir sera bienvenu.
« Si vous regardez l’horizon, vous comprendrez que chaque phare a sa signature, regardez bien, comptez, et dites-moi comment on les reconnaît. »
Écouter la navigatrice m’apaise. Elle m’amène dans un monde que je ne connais pas. Je n’ai jamais navigué plus loin qu’un large de plage ou le centre d’un lac. Elle, elle parle de traversées.
Peut-être que ça m’intéresserait de naviguer. Combien d’années pour apprendre ?
«On va faire le carré de la respiration, inspirez, 1, 2, 3, 4, retenez, 1, 2, 3, 4, expirez, 1, 2, 3, 4, retenez, 1, 2, 3, 4 et maintenant pensez à une couleur… »
Ça fait quinze minutes que la sophrologue essaie de me détendre. Les insomnies m’ont convertie en une anxieuse ambulante. Je suis arrivée à la séance dans un sale état.
Lorsqu’elle me demande de penser à une couleur, le jaune survient. En quelques minutes, toute ma vie défile en accéléré, des scènes d’adolescence, comme les lectures chez une amie dans les Landes refait surface. Il s’agit de moments qui ne m’étaient jamais revenus en mémoire. Pourtant, maintenant que je revis la scène, elle est édifiante. C’est à ce moment-là que je choisirai d’écrire.
Cette séance avec la sophrologue précède de quelques jours la rencontre avec Nicolas.
Nicolas conduit, je crois qu’il me dit qu’il aime se faire conduire, mais je ne réponds pas. Je lutte pour ne pas me faire submerger par les sensations terribles de la souffrance qui me terrassaient hier. J’ai besoin de respirer profondément et de regarder au loin.
C’est le dernier trajet que nous ferons ensemble. Sa chienne avait posé ses pattes emplâtrées sur mes cuisses, je dois maintenant quitter la sensation de chaleur. Nicolas descend de son camion pour me dire au-revoir.
« Si jamais tu as un cancer, je te paie un saut en parachute avant que tu ne meures » s’écrie-t-il.
Je me mets à rire. C’est bien la meilleure chose qu’on pouvait me proposer. Voilà, avant de mourir, un dernier saut dans le vide, un shoot d’adrénaline qui ne défiera pas la pesanteur mais qui surmontera la peur.

